
En vacances en France depuis six jours. Il fait bien froid en Lorraine, mais c’est ce que j’attends quand je rentre dans mon pays. La dernière fois que j’ai écouté la radio, le FC Metz était mené 2-0 par Nice.
Jusqu'à présent j’ai occupé mon temps de diverses façons, plus ou moins constructives : PES, bandes dessinées, balades dans le village… Demain, j’irai marcher avec mes parents en Allemagne, et après-demain je partirai à Paris pour deux jours.
Hier vendredi 19, mes ex-collègues de NOBA et moi étions censés être payés pour notre travail du mois d’octobre, quatre jours après la date normale. Je ne sais pas si c’est le cas ou pas, je l’espère pour mes ex-collègues qui sinon se retrouveraient dans une situation bien pénible. Il faut savoir que la boîte a continué lors des derniers mois, et continue toujours, à faire venir de nouveaux professeurs malgré le caractère absurde et limite criminel d’une telle politique ! Certains dans l’équipe française ont en effet quitté un travail en France, se sont endettés pour venir au Japon, tout ça pour se retrouver sans rien après quelques mois… D’autant que les indemnités chômage ne tombent qu’après six mois de travail dans le pays, et que dans notre cas on ne sait même pas si elles tomberont un jour, vu qu’il faut pour cela que l’entreprise soit déclarée en faillite ; chose à laquelle se refuse obstinément Saruhashi, le patron de NOBA, un connard de première. En attendant, les employés japonais vont porter plainte auprès de l’inspection du travail, les profs qui peuvent se barrent, etc.
En pensant à NOBA je pense à mes ex-collègues, et je pense aussi à nos étudiants. La masse informe des étudiants, de laquelle émergent quand même quelques visages. Rappelons-le – pendant ces quinze mois j’ai enseigné le français, avec mon absence de qualifications et parfois de motivation, en utilisant un système nul et non avenu : un écran d’ordi, avec une caméra envoyant mon image et ma voix à des gens éparpillés aux quatre coins du Japon et avec le même équipement. J’ai donc eu, combien ?, une vingtaine d’étudiants par jour, que je n’ai jamais rencontrés en personne. Ça fait beaucoup. Une grande partie n’apparaît qu’une fois dans notre emploi du temps ; d’autres prennent des leçons régulièrement, et on finit par les connaître et les apprécier ou pas. Je pense par exemple à des élèves de haut niveau comme Keiko et Yukiko, toutes les deux médecin célibataires utilisant NOBA en partie pour combler les vides de leurs journées (Yukiko étudiant les six langues de NOBA : français, anglais, italien, espagnol, allemand et chinois…). Il y avait également Hideko, femme au foyer semi-dépressive parlant d’une voix suraiguë, et qui s’endormait parfois en leçon pour se réveiller ensuite d’un coup – « Excusez-moi, je n’ai pas entendu votre question… ». On avait aussi l’affreux Hiroshi, con et régulièrement bourré, qui avait réussi à atteindre le niveau E (sept niveaux de A à G, G étant le niveau le plus avancé) probablement en faisant peur aux employées de son école NOBA. Lui aussi, comme Yukiko, étudiait toutes les langues de la boîte ; il en tirait une fierté absurde, alors qu’il les mélangeait toutes : « Je ne suis pas japonais normal, je parle plusieurs vocables ». J’ai passé de grands moments à lire les commentaires laissés par les professeurs italiens ou espagnols sur lui – du genre « Mamma mia ! Cet abruti parle une espèce de mélange entre espagnol et français, et il s’imagine qu’il est bon en italien… ». Dans les niveaux moins avancés, j’aimais beaucoup des élèves travailleurs comme Eiko, Yôko, ou Kenta le fan de l’OM, travailleurs mais pas toujours super doués. À part ça, j’ai aussi eu des célébrités : un sénateur, membre du PLD et copain des anciens premiers ministres Koizumi et Abe ; et un joueur de foot professionnel qui se préparait à être transféré à Grenoble (où il n’a pas duré six mois, ndlr).
Commentaires à l'issue d'une leçon
Même si 99% des étudiants étaient des Japonais, j’ai aussi eu des Taiwanais, une Philippine, un Turc, un Canadien et un Guatémaltèque (qui m’a parlé pendant quarante minutes de son pays, de façon très intéressante - et en plus j’étais payé pour ça). Et j’ai aussi eu récemment un membre de ma belle-famille, une cousine éloignée de Kiyomi habitant à Saitama et qui savait que quelqu’un de sa famille venait de se marier avec un Français qui enseignait le français à Ôsaka et s’appelait comme moi… Kiyomi ne l’a jamais rencontrée mais bon.
Et puis il y a deux mois à peu près, une élève, que la case "informations" présentait comme une célibataire de 30 ans et quelques, m’a aussi demandé, en fin de leçon et au lieu de me poser une question sur le passé composé ou les « r », si j’étais marié ; à quoi j’ai répondu « oui ».
Le reste des étudiants était constitué de gens de toutes sortes, pas représentatifs de la société japonaise bien sûr mais on aurait presque l’impression vu la diversité. Il y en avait des motivés, des pas motivés ; essentiellement des gens qui n’ont pas conscience de l’investissement personnel que nécessite l’apprentissage d’une langue étrangère. L’attitude de mes ex-collègues se divisait en deux tendances majeures : ceux qui se sentent proches des étudiants et ont envie de les aider, et ceux qui les méprisent. Cette ligne de fracture suivait en général de près la frontière entre ceux qui recherchaient le contact avec les Japonais, et ceux qui les fuyaient. Et oui, des gens qui fuient les Japonais tout en habitant au Japon, ça existe. Il peut y avoir toutes sortes de raisons pour ça, mais bon je peux quand même le dire : à NOBA, il y avait aussi de sacrés cons.
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